Après des décennies de déni et de batailles judiciaires, une loi historique vient d’être adoptée reconnaissant l’implication de l’État dans l’une des plus grandes catastrophes sanitaires et environnementales des territoires ultramarins français.
C’est un moment que les populations de Guadeloupe et de Martinique attendaient depuis des décennies. Mardi 2 juin 2026, le Parlement français a adopté une proposition de loi reconnaissant la « part de responsabilité » de l’État dans le scandale du chlordécone aux Antilles.
« On partait de loin, du fait que l’État ne voulait même pas reconnaître sa responsabilité partielle », a salué le député Olivier Serva, du groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires, cité par Le Monde.
Le chlordécone est un pesticide organochloré massivement utilisé dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique jusqu’en 1993, malgré les alertes répétées de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur sa dangerosité.
Hautement cancérogène et d’une persistance redoutable dans les sols comme dans les organismes vivants, ce produit avait pourtant été interdit bien plus tôt en France métropolitaine et dans plusieurs autres pays, dont les États-Unis.
La France « a décidé de sacrifier les Antilles »
L’État a néanmoins choisi de maintenir des dérogations successives pour les Antilles, exposant des générations entières d’agriculteurs, de travailleurs et de riverains à ses effets dévastateurs. Le député Elie Califer (Guadeloupe, groupe Parti socialiste) a ainsi accusé Paris d’avoir « sacrifié les Antilles ».
Selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), plus de 90% de la population adulte de Guadeloupe et de Martinique présente aujourd’hui une contamination au chlordécone, et un lien causal probable avec certains cancers — notamment de la prostate — a été établi par les scientifiques.
Il s’agit, selon la ministre des outre-mer Naïma Moutchou, qui représentait le gouvernement lors du vote, de « reconnaître que des décisions ont été prises, que des alertes existaient et que les protections qui auraient dû prévaloir n’ont pas permis d’éviter les conséquences que nous constatons aujourd’hui ».
Pour les associations de victimes et les élus antillais, ce texte consacre sur le plan législatif, une vérité que la justice avait déjà commencé à établir.
Un texte amoindri qui laisse les victimes sur leur faim
Le tribunal administratif de Paris avait ainsi reconnu, en juin 2022, que les services de l’État avaient commis des négligences fautives en autorisant la poursuite des ventes de produits contenant du chlordécone au-delà des délais légaux.
En mars 2025, la cour administrative d’appel de Paris était allée plus loin, condamnant l’État à indemniser onze personnes pour préjudice d’anxiété lié au risque de développer une pathologie grave. Le même mois, le tribunal administratif de la Martinique avait condamné l’État à verser 10 000 euros à deux anciennes travailleuses agricoles exposées au pesticide.
Le texte final reste toutefois en deçà des ambitions initiales portées par les élus ultramarins. La notion de « préjudices moraux d’anxiété », pourtant introduite en commission, a été retirée lors d’une séance décrite comme particulièrement tendue dans l’hémicycle.
Par ailleurs, la question de l’indemnisation concrète des victimes n’apparaît dans la loi qu’au titre d’« objectif » que l’État se fixe pour l’avenir, et non comme une obligation juridiquement contraignante.
